La Mariée-Ecuyère et le Babybel

La couture d’une robe de mariée, c’est un peu comme faire un bébé, pour une couturière.

C’est un boulot de longue haleine, exigeant, parfois angoissant (… et si le résultat était moche ?) mais avec la perspective d’une journée mémorable à l’issue, même s’il se peut que l’on termine le processus dans la douleur.

Bref, c’est pareil qu’une grossesse, moins la rétention d’eau et les contractions pendant 48h – sauf quand on fait les deux en même temps, comme moi.

Mon amie Elisa m’a fait l’honneur de me confier cette responsabilité. Il lui fallait la robe de ses rêves, une robe qui sorte de l’ordinaire, afin d’épouser son Flo lors d’un mariage leur ressemblant : chaleureux, franchement barré et rock’n’roll.

C’est pas à ce doigt-là, l’alliance, Flo. Au passage, les photos du mariage ne sont pas de moi mais des amis photographes d’Elisa et Flo, ce qui expliquent qu’elles soient si jolies. Je n’ai hélas pas le détail des crédits pour chaque photo.

Tu vois ce genre de moments où tout s’enchaîne parfaitement ? Où les éléments s’emboîtent avec une fluidité quasi-magique pour te conduire à la réussite sans le moindre nid-de-poule sur la route ?… Voilà. Eh bien, là, l’inverse. J’étais enceinte de trois mois lorsqu’Elisa et moi avons décidé ensemble que je ferai sa robe, car elle n’arrivait pas à trouver son bonheur dans le commerce.

Le mariage était prévu trois semaines avant mon terme, et mon appartement était par ailleurs en chantier pour deux mois – avec l’atelier évidemment inutilisable. En termes de contretemps, l’étape suivante, c’était l’amputation du bras.

Donc pour le timing, pas un coup de ciseau n’avait été donné début janvier, pour un mariage prévu le 7 avril. C’est à cette période que j’ai pris un bon coup de stress. Je me voyais déjà acheter une robe en loucedé sur Alibaba et faire croire à Elisa que je l’avais cousue (« Comment ?… Oui, j’ai rajouté une étiquette en chinois, je trouvais que ça faisait plus professionnel »).

Heureusement, le point fort de Bibi, c’est d’être une névrosée maniaque à tendance psychorigide championne de l’organisation. J’ai fait un RETRO-PLANNING (dieu que j’adore les rétro-plannings). J’ai défini jour par jour toutes les étapes de la toile, des essayages et de la couture définitive, de façon à finir avec trois à quatre semaines d’avance – le temps nécessaire, au cas où, pour vraiment commander une robe sur Alibaba et renoncer à tout jamais à mon amitié avec Elisa et Flo.

La maniaquerie paya, puisque la robe fut cousue dans le délai imparti.

Après j’ai fait un rétro-planning pour ranger le bordel derrière.

Je dois aussi admettre que ma chance, c’était qu’Elisa ne rêvait pas d’une longue robe-sirène en crêpe de Chine avec bustier à baleines et dentelle de Calais. Techniquement, le cahier des charges était accessible : une jupe courte et évasée qui serait portée sur un jupon rouge, un dos aussi ouvert que possible sachant qu’il y aurait port d’un soutien-gorge, des nœuds, des touches de rouge sur le blanc (le code couleur du mariage), des petites manches. Avec juste ce qu’il fallait de challenge : comment ouvrir le dos au max sans que ça ne baille ? Comment cacher le soutif ? Comment créer de jolies manches (et pas des mancherons) qui ne soient pas trop entravantes ?

Challenge accepted. C’est bien sûr chez l’Allemand de mon cœur, ce cher Burda, que je trouvai le patron de base, soumis à moult charcutages peu orthodoxes. Et je collai mon gros ventre derrière la machine pour la première étape, qui fut la réalisation de la toile.

Burda de novembre 2012

Quand je couds pour moi, des toiles, je n’en fais jamais. Car j’aime tellement ce suspense, cette tension qui flotte dans l’air, juste avant de savoir si je viens de bosser vingt heures et de péter un coupon de Liberty pour que dalle. Mais pour une robe de mariée qui allait être vue par leurs familles et amis les plus proches, et figurer dans leur album de photo pour toujours… je n’avais pas le luxe d’être une grosse feignasse. Donc toile.

Au début on s’est dit, tiens, et si on faisait l’inverse, le dos bien fermé et un gros noeud sur le devant, et pis finalement, non.

J’ai utilisé, pour ce faire, un satin de coton acheté par correspondance. Joies des achats virtuels : ce qui me semblait un très joli rose poudré sur mon écran, était en vérité d’une couleur saumon fadasse/chair humaine. Et j’en avais trois mètres, que j’ai donc dévoués avec plaisir (voire soulagement) à ce travail de brouillon. Il fallait de l’imagination à Elisa pour réussir à deviner sa future robe dans cette couleur ignoble, et je l’en félicite.

Sans rentrer dans le détail de toute la fabrication (c’est chiant, on est dimanche soir, on a tous mieux à faire, la suite de cette série Netflix ne va pas se regarder toute seule), permets-moi de m’arrêter sur deux points techniques.

Le faux décolleté heart shaped souligné d’un passepoil, c’était ma proposition à Elisa, afin de suggérer l’idée du bustier sur une robe à l’encolure très sage (pour contraster avec le dos très ouvert). Comme l’aura noté le lecteur attentif qui zoome sur les détails (ou le stalker qui essaie de trouver dans mes photos un indice donnant mon adresse) : sur la toile, il s’agit d’un empiècement monté.

J’aimais bien aussi, avec une seule manche, mais Elisa n’était pas convaincue.

Déjà, bien galère à monter proprement sur une toile, sans passepoil – car rappelons que le patron n’est pas conçu pour intégrer cet empiècement, et que je l’ai charcuté selon une méthode à faire  tourner de l’oeil une étudiante de première année à l’ESMOD (… j’ai dessiné la forme de cœur et j’ai coupé, voilà). Sauf que lorsque j’ai tenté de réussir le montage sur le bustier final, impossible d’avoir un joli résultat sur la pointe, à cause du pli du passepoil.

Action = réaction. Je tolère (même très bien…) qu’un détail puisse faire un peu foireux sur une robe que je fais pour moi, mais là, j’aurais eu trop honte. C’est fou, hein : ma motivation première pour progresser, ce n’est pas de me surpasser ou de réussir un vêtement parfait… C’est avant tout de ne pas passer pour une truffe. J’ai donc changé mon fusil d’épaule, et j’ai choisi la facilité, qui contrairement à une croyance très répandue, n’est pas toujours la pire des solutions. Le buste est resté d’un seul tenant, et la forme de cœur est soulignée par un biais surpiqué… Oui, tout simplement. Et je viens d’en faire deux paragraphes : il faut savoir se réjouir des petits bonheurs de la vie.

Deuxième point technique, encore plus basique : le tissu de la robe, une soie sauvage (des Coupons de St-Pierre), s’est avérée un peu transparente une fois portée sur le jupon rouge que souhaitait Elisa.

De nouveau action = réaction. Dans la dernière ligne droite, j’ai cousu un surjupon ultra-basique en batiste blanche (deux rectangles, une taille élastiquée). Problème résolu. Hé oui, on est sur de la technique hardcore. Pour tout vous dire, j’ai hésité à en faire un tuto sur YouTube.

En réalité, j’ai choisi les deux seuls moments qui furent une promenade de santé. A côté de cela, je jette un voile pudique sur le déplacement des pinces poitrine, l’ouverture du dos à ajuster, la doublure du buste et ses parementures à créer pour un fini propre et sans gondolage, la taille à resserrer (et donc l’ampleur des plis à revoir), les manches tulipes trop longues, ou trop étroites, ou croisées dans le mauvais sens, le tissu du noeud vachement difficile à travailler, un polyester genre acétate, au rendu très « gonflant » et qui m’a d’ailleurs passablement gonflée (claquement de cymbales)… et bien sûr une fermeture éclair invisible à poser impeccablement, et un ourlet invisible à la main – mais ça j’aime bien faire.

Par ailleurs, c’est un tissu fin et qui froisse ; et ça, je n’ai pas pu y faire grand chose, puisque je trimballe beaucoup de bordel dans mon sac à main, mais pas encore un fer à repasser avec sa planche. Pendant tout le trajet de chez elle à la mairie, j’ai tanné Elisa pour réajuster le dos, et les manches qui glissaient sous l’anse de sa pochette, mais je crois qu’à un moment, il faut lâcher la main à nos créations et les laisser vivre leur vie, dussent-elles faire l’amère expérience que, oui, cette vie nous chiffonne  et nous marque (violons).

Bref. La technique, on s’en fout un peu. Ce qui compte, c’est qu’Elisa a su styler sa robe à merveille, comme vous pouvez le voir :

« Elisa l’anse de ta pochette bordel !!! »

En toute honnêteté, il y eut quelques minutes de doute, une fois la robe finie, et sans les accessoires… (« Ça fait pas un peu infirmière cochonne le rouge et blanc ? »). Heureusement, une fois portés l’ensemble de la tenue, elle ne ressemblait pas à une infirmière cochonne mais à une mariée-écuyère steampunk, elle était trop belle et je crois que c’est le résultat qu’elle avait envie d’obtenir.

D’ailleurs je suis très contente qu’elle m’ait autorisée à publier ses photos à visage découvert, car voyez comme elle était belle dans les rues de Paris, notre mariée punk. « Epices et saveur » : c’est tout elle.

Et moi, pendant ce temps-là, à ce mariage, je ressemblais à un Babybel géant.

« Il a des pixels à la place du visage mon hommeuuu mais je l’aimeuuuu »
Et en plus je penchais.

Dernier détail : il y a des années, j’avais acheté des boutons fantaisie dépareillés, dont ce petit cœur rouge façon tatouage « old school ». Pendant la réalisation de la robe, il m’a littéralement sauté dans la main un jour que, à la recherche d’autre chose, je farfouillais dans l’une de mes travailleuses (pour les non-initiés : c’est le nom d’une boîte à couture, inutile de me dénoncer à une association de défense des droits de la femme).

Et ce bouton orphelin s’est imposé comme LE détail romantique à mettre sur la robe. A l’origine, je pensais le cacher dans une couture, à l’intérieur, mais Elisa l’a adoré quand elle l’a vu, et elle a souhaité qu’on le couse dans le dos. Initialement sur le noeud, et finalement sur la jupe, ce qui était une excellente idée. Et parfait pour ce mariage tellement plein de love.

Merci Elisa de m’avoir fait confiance. Moi je trouve que le bébé qu’on a fait ensemble est plutôt réussi, et je me tiens à ta disposition pour tous tes prochains mariages !

« Elisa l’anse de ton sac bordeeeeel !!! »

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Robe #121 du Burda Style de novembre 2012, en 36.

Jupe raccourcie.

Taille diminuée et donc largeur des plis arrière modifiée.

Dos ouvert, manches modifiées.

Pinces poitrine déplacées.

11 Commentaires

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  1. 1
    cyqlaf

    La première photo m’a scotchée. juste WOW !!!
    & après la photo avec le nœud, j’ai pensé « hé pourquoi pas devant » avant de lire le com … Le tissu chair humaine ? Mais pour un déguisement de zombie nan ? /* Avec une seule manche donc, no problemo !!! */
    L’infirmière cochonne m’a bien évidemment faite hurler de rire, le biais qui souligne le faux bustier m’a rappelé que si certains génies restent méconnus, d’autres ont un blog et heureusement !
    Bref, félicitation au Babybel géant parce qu’il a assuré grave.
    /* & on trouve sa motiv où on peut. Une truffe qui fait des rétros planning en tout cas, moi je kiffe. */

    • 2
      Marjolaine

      Merciiiii… tu connais le Babybel à la truffe ? C’est très goûtu !
      Merci d’être passée et encore plus d’avoir laissé un message !!

  2. 3
    Maude André

    J’admire !
    J’avais envie de coudre ma robe de mariée mais une copine m’a dit que ça portait malheur… Je suis pas d’une nature superstitieuse mais quand on a une famille recomposée à tous les étages (et une paupiette en bandoulière) on essaye de miser sur la durée.
    Bref, les chinois ont fait le boulot et le mariage fut heureux, l’est encore et on espère pour longtemps.
    N’empêche quel beau projet qu’une robe de mariée. J’adore le style rock n’roll, ils sont trop beaux.
    Félicitations pour ta très belle interprétation de cette robe. Merci pour ton article, encore un bon moment de passé !
    Bisettes grenobloises

  3. 4
    Sophie

    HEy! Hey!! encore une fois, j’adore! tout….l’article, le contenu, le look des mariés!!! Je trouve toujours génial de pouvoir, grâce à la couture rendre les autres heureux et toujours un peu plus uniques!!
    et puis, évidement, j’ai voulu laisser un commentaire!!! et du coup j’ai commencé à écrire un truc, je voulais que se soit bien tourné, drôle, fin et enjoué! je voulais que ce soit parfait…pour aller avec ton article, bon….et bien on sait maintenant pourquoi TU as un blog et pourquoi je le lis….et pas l’inverse!

  4. 5
    Les Bibous

    Bon bein je sais pourquoi j’ai voté « pour » au dernier article: rien que pour celui-ci ça valait le coup de patienter que ta prose s’exprime de nouveau!
    Merci pour ce bel écrit où j’ai bien ri et où j’ai pu une nouvelle fois admirer tes talents de couturière! Merci merci !

  5. 7
    Tellestelle

    Bravo !! J’adore ce genre de projet couture unique. C’est sûr, elle ne l’aurais trouvée nul part dans le commerce cette robe…
    Tu as de la chance qu’Elisa t’aies fait confiance pour ce projet et elle a de la chance d’avoir une copine aussi talentueuse. Félicitations à toutes les 2 😉

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