Le pantalon de la persévérance

Vu la tempête de procrastination (vents de force 12) qui m’engloutit depuis la rentrée, ce n’est pas pour la masse de mes réalisations de septembre qu’on donnera mon nom à un gymnase.

Ce qui relève du paradoxe : car pendant un mois entier de sevrage estival, tandis que je me languissais de ma MAC restée au pays, mon petit moteur cérébral tournait plein pot : modèles, variations de patrons, tissus, combos vestimentaires… Dans ma tête, fin août, j’avais assez de créations pour défiler pendant la fashion week. Sauf qu’à mon retour, auréolée d’une confiance en moi qui pourrait presque passer pour de la morgue, je me suis lancée direct dans le projet le plus ambitieux : un futal d’une marque encore jamais testée, avec des explications en russe et dont le patron n’est pas multitailles.

Ce modèle, c’est le pantalon Britney de VikiSews, qui attendait son heure dans ma patronthèque depuis un petit moment. Il s’achète en PDF, taille par taille, pratique que je trouve rétrospectivement absurde (mais j’avais déjà eu le coup avec une autre marque russe, Grasser, à l’époque où j’avais cousu mon moche pull-boule de Noël). Car mon corps, lui, n’en a rien à battre du concept de taille standard. Mon tour de taille oscille entre le 36 et le 38 (ça dépend du menu de la cantoche), mes petites hanches ont plutôt choisi le 38, et mon tour de bassin s’épanouit carrément dans un 40 – voire 42 depuis que j’ai repris le renforcement musculaire des fessiers 5x/semaine pour soigner un genou faiblard.

Alors un pantalon acheté en 38 et basta, sans la possibilité de jongler entre plusieurs lignes de tailles… Promesse (tenue) de longues heures de tâtonnements à prévoir ! Yay ! 🎉 Autant te dire que ça a calmé direct mes ardeurs couturistiques de la rentrée.

N’étant pas totalement dans le déni, j’ai commencé par une première toile « zéro modifs »: on tire à blanc, et on voit où ça coince.

J’avais déjà ma petite hypothèse de travail en tête : 1) hauteur de « montant » (en modélisme, ce terme désigne la hauteur qui va du bassin à la taille) à augmenter de 2cm au dos et au devant / 2) fourche devant à décreuser de 5mm en moyenne / 3) fourche dos à décreuser de… ça dépend du tissu et du modèle mais faut d’la place pour le joufflu, quoi !

Ces hypothèses ne sortent pas de nulle part, elles sont le fruit d’une loooongue lignée de pantalons foirés. Sache, jeune Padawan du Pantalon qui me lis, que de mon expérience, il ressort que le plus important, c’est de poser le bon diagnostic : pourquoi ça tire ici, pourquoi ça baille là ? Une fois identifié le problème, la bonne nouvelle, c’est que les ajustements sont en général assez simples à réaliser. Je te renvoie, à cet effet, à cet article du blog Deer and Doe fort bien fait.

Bon, donc sans surprises, la première toile a démontré que… le pantalon sans modifs ne m’allait pas. No shit, Sherlock ! La taille censée être haute me faisait un effet muffin top des plus disgracieux au niveau du nombril, et la fourche me rentrait fort impoliment dans la raie des fesses jusqu’à l’intestin grêle. Mais la longueur et la largeur de jambes étaient validées, et puis les différentes étapes de la couture m’étaient désormais connues.

Bon, nous v’là donc partis, mon futal et moi, pour la toile numéro deux. Cette fois, j’ai répercuté sur le patron les modifs me paraissant nécessaires. Et comme je suis une blogueuse-influenceuse en carton, je n’ai pas pensé à prendre les photos du processus pour illustrer cet article… J’ai un autre pantalon en projet : à l’occase, je vous bricolerai un petit tuto sur la façon dont je modifie la hauteur de montant du pantalon. Ca peut servir à celles d’entre vous qui ont, comme moins, la taille un peu haute (ou les fesses basses, ce n’est qu’une question de perspective).

La toile numéro deux allait preeeesque… mais non. Ca continuait de tirailler un peu sur le côté, de plissouiller vaguement dans le creux au-dessus des fesses et de me comprimer le boule. Pourquoi ? En l’occurrence, une seule réponse : pas assez de tissu pour les fesses. Encore et toujours le joufflu qui veut prendre ses aises.

Enlever du tissu là où il y en a trop : peuh, trop facile. Mais en ajouter ? Quand tu as une marge de couture d’1cm max, qui a déjà commencé à s’effilocher, et que de toute évidence il va te manquer au moins 2 à 3 cm ?… Eh bien tu fais une 3e toile, pardi !

… Non, je DÉCONNE. En couture, je suis un étonnant mélange de persévérance limite obsessionnelle, et de fainéantise absolue. Et re-modifier mon patron, re-couper mon tissu, re-monter mon pantalon juste parce qu’il me manque 3cm dans la raie des fesses, c’est définitivement un point de bascule dans ma détermination d’airain.

J’ai donc appliqué la méthode dite « Frankenstein », non homologuée par la Fédération Française de Couture, mais qui marche plutôt pas mal : j’ai modifié ma pièce de patron (la jambe dos) en l’élargissant à coups de papier scotché. Puis j’ai décousu, sur la toile, la ceinture et la couture milieu dos. J’ai découpé des bandes dans une chute du tissu, cousu ces bandes le long de la fourche à la « v’là comme j’te couds » et j’ai redessiné ma nouvelle fourche dos décreusée sur ce greffon dégueulasse.

Visuellement, le résultat est naturellement très moche, mais pour une toile qui ne sera pas portée, on s’en fout allègrement. Et cette fois, la toile ainsi patchworkée allait enfin BIEN, laissant mes fesses exprimer librement tout leur potentiel de rebond.

Alors roule ma poule pour découper dans le VRAI tissu, ce denim bio Mind The Maker à l’étrange couleur de mayonnaise fraîche, chopé sur Metermeter (une fin de stock à 50%, certes, mais je n’avais pas envie de le flinguer pour autant). J’avoue que jusqu’à la dernière minute, jusqu’à la pose du bouton, j’ai quand même retenu mon souffle, car mon denim n’avait pas les mêmes composantes que ma toile à patron : plus souple, mais aussi un peu plus épais. Au dernier essayage, la ceinture me semblait encore trop étroite, et puis… Une fois le bouton posé dans sa boutonnière, seyant NICKEL.

VOILÀ ! Un MOIS de couture pour ces conneries !!! Ce n’est pas tant que c’est long à faire, c’est surtout que c’est chiant, et j’ai donc régulièrement reporté le moment de me mettre à l’ouvrage.

Autant te dire que ma fashion week mentale de septembre est foutue. Mais de l’autre côté, j’ai un jean à la coupe carotte 🥕 (oui j’ai trouvé comment insérer des emojis dans WordPress, comment as-tu deviné ?) qui me va hyper bien – minute gratuite d’autocongratulation – et dont je vais pouvoir réutiliser le patron charcuté pour fabriquer des clones dans d’autres couleurs. Finalement, ce fute m’a obligée à aborder septembre en mode slow couture, moi qui avait prévu de faire fumer la machine à coudre – alors qu’à la base, le projet, c’était juste de coudre un pantalon vite fait pour aller avec ces Vans ambiance licorne 🦄 (une compétence rentabilisée) sur lesquelles j’avais craqué fin juillet.

Et désormais, contaminée par l’idée de prendre mon temps, j’ai envie de coudre traaaanquillement pour le reste de la saison… de m’amuser à modifier mes projets… de refaire du patronnage… de tricoter devant la télé… Bref, tout sauf coudre façon « Formule 1 qui cherche à gagner sa place dans la course à l’échalote d’Instagram ». Donc on se revoit ici je ne sais pas quand, avec je ne sais pas quel projet – mais comme tu commences à avoir l’habitude de ma temporalité bloguifère douteuse, j’espère que tu seras là aussi pour me lire la prochaine fois ❤️

(… je sais. C’est le dernier.)

11 Comments

Ajoutez les vôtres
  1. 1
    cyqlaf

    Les pompes licornes, mamma mia …. Bon, j’ai vu des VRAIES pompes licornes (max taille 29, je te laisse deviner où j’étais) depuis et il m’en faut aussi.
    Quant au fute mayo, je kiffe !

  2. 2
    richer Jeza

    Un régal de découvrir ton article :oui ,c’est la persévérance qui ressort là et exprimée de manière délirante . Je viens de passer un excellent moment de lecture couturesque grâce à toi 🙂 ( et pour les émojis t’as rajouté avec ton tel ? )

  3. 3
    Estwest

    Bravo! Un article riche d’enseignement! En tout cas ne vaut-il pas mieux battre le fer tant qu’il est chaud, non? ! Et comme le patron est parfait…

  4. 5
    Francoise W.

    Maso quand on se rappelle de la quantité hallucinante de Burda que tu détiens et dont ton tu connais le patronage par coeur, mais bravo ! Comme on est satistait(e) quand enfin, on réalise le pantalon qui souligne la silhouette sans serrer. Et les Vans, mais c’est d’un chic ! Allez slowe couture toujours !

  5. 6
    Anne-Gaëlle

    Géniale à lire cette histoire… Je ne comprends pas non plus l’idée de vendre des patrons taille par taille. En tout cas, fit parfait pour fut qui vous va super bien. Mais je ne me lancerais pas trop difficile pour mon niveau de couture aujourd’hui!

  6. 10
    Charlotte

    Une fois de plus, j’admire le processus, le résultat et l’article ! Une question me vient, suite à ces histoires de toiles : on fait quoi des toiles une fois qu’elles ont rempli leur rôle ? Parce que de peur de me retrouver avec des trucs importables mais que pour autant, quand même, je ne vais pas jeter, je ne fais pas de toiles. Et donc, en gros, je ne couds plus…

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